L'Actualité du CDJ
Diffuser des SMS privés d’Yves Leterme : d’accord, si…
6 avril 2012
Le tout récent livre du correspondant de Libération à Bruxelles, Jean Quatremer, « Sexe, mensonges et médias » transgresse un tabou : il aborde la vie privée et même la sexualité de personnalités politiques. L’auteur s’en explique abondamment (1). En même temps, en Belgique un récent avis du Raad voor de journalistiek (le Conseil de déontologie néerlandophone) a également abordé cette question.En effet, le 21 juin 2011, le magazine néerlandophone Story barrait sa Une d’un titre accrocheur, sous un bandeau « Exclusif ! » : « Les 849 SMS piquants de Leterme à sa maîtresse ». Deux sous-titres précisaient le sujet : « La vérité cachée de ses mystérieux messages Twitter » et « Sa maîtresse : ‘Yves est intervenu pour moi auprès des Affaires étrangères’ ». L’article a fait grand bruit dans tout le pays, en raison du contenu du message mais aussi par rapport aux méthodes journalistiques utilisées. A tel point que la VVJ, l’union professionnelle flamande des journalistes, a interpellé le conseil flamand de déontologie. L’avis du Raad voor de Journalistiek condamne partiellement l’usage qui a été fait de ces SMS issus de la sphère privée.
Données privées mises en balance
A l’aune de cette publication, la VVJ voulait être éclairée sur ce qui permet à un journaliste de dévoiler certains éléments de la vie privée. Par exemple : quels rapports à un intérêt public permettent-ils de lever l’interdiction ?
Après de laborieux débats qui ont permis au magazine Story de se justifier, le Raad a rendu un avis. Celui-ci rappelle le principe du respect de la vie privée, même des mandataires publics. Mais si des éléments de la vie privée d’un homme politique, par exemple, ont un impact sur la vie publique, le journaliste peut en faire état s’il y a une relevance sociétale. Les données privées doivent alors être mises en balance avec ce fameux intérêt public, et la démarche appréciée au cas par cas. Autres questions : quelle communication, dès lors, ne rencontre-t-elle pas cet intérêt sociétal ? Et de quelle manière la divulgation de SMS privés d’une personnalité publique peut-elle, en soi, rencontrer un intérêt public ?
L’avis du Conseil précise, dans son avis, qu’il est admissible de parler de la sphère privée du Premier-ministre, qui s’est d’ailleurs lui-même exposé sur ce terrain-là avec des « tweets » personnels divulgués par erreur. Mais l’approche ne doit pas être uniquement anecdotique, elle doit revêtir un intérêt public ou montrer l’implication de ces SMS dans la vie publique.
Protéger l’intimité
Pour nourrir le débat nous en avons consulté les experts en déontologie que sont Daniel Cornu (2) et Jean-Jacques Jespers (3). Tous deux insistent sur le respect de la vie privée et plus particulièrement sur la sphère intime « qui doit appartenir exclusivement à la personne et qui doit donc être strictement protégée ». Pour un homme politique, la sphère privée pourrait être moins étanche, par exemple si cette personne fait elle-même souvent état de sa vie privée. Mais de toute manière, pour violer cette sphère, il faut qu’il y ait un intérêt public qui le justifie. Et plus on entre dans la sphère intime, plus cet intérêt doit être grand.
Des tels SMS ne sont pas des informations susceptibles d’être immédiatement diffusées, estime Jean-Jacques Jespers. Il s’agit plutôt d’alertes qui doivent ensuite conduire le journaliste à effectuer un travail d’enquête sur ces bribes d’informations. Et au terme de son travail, voir si cet intérêt public est rencontré pour justifier la diffusion d’informations à propos de ces SMS.
L’intérêt sociétal est-il automatique quand il s’agit d’une personnalité publique ? Non, précisent nos experts. Qui soulèvent aussi le risque, pour le journaliste, de se faire instrumentaliser par une personne qui veut causer du tort à la personnalité politique. Instrumentalisation qui est inacceptable. De plus, d’où viennent ces SMS accusateurs ? Qui les a gardés puis diffusés ? Pourquoi ? Sont-ils vrais ?
Accorder un droit de réplique ?
Sur ces points, Daniel Cornu et Jean-Jacques Jespers parlent d’une même voix. Par contre, leurs points de vues divergent quant à la parole que l’on doit aussi accorder à la personne mise en cause. Daniel Cornu suggère que l’intéressé soit directement interpellé sur l’information que l’on compte sortir, Jean-Jacques Jespers estimant que ce droit de réplique peut lui être accordé dans un second temps.
La possession, par un journaliste, d’éléments aussi « chauds » que des messages privés d’un Premier ministre ne doit pas le dispenser d’effectuer son travail de vérification et de réflexion en vue d’éventuellement en faire une information digne de diffusion.
Jean-Pierre Borloo
(1) Sexe, mensonges et médias, Jean Quatremer, Ed. Plon, 2012. 191 pages, 16,90 euros.
(2) Médiateur de presse en Suisse et auteur de Journalisme et vérité.
(3) Professeur de déontologie à l’ULB.
